À l’origine, il y a avait le requiem de Delius

Dire que je serai le premier à avoir écrit un requiem athée serait pour le moins erroné. Il en existe quelques uns qui nous viennent de la Russie soviétique mais les enregistrements font défaut. Par contre, celui de Frederick Delius est un peu mieux connu et il a même été enregistré deux fois. Pour en savoir plus sur sa genèse et son auteur, je vous invite à consulter la page wikipédia.

Je me contenterai de vous faire découvrir ici quelques extraits du texte qu’il a coécrit avec Heinrich Simon et, surtout, de vous faire entendre sa musique. Tous les extraits sont tirés de l’enregistrement de Richard Hickox1.

1er mouvement : «Our days here are as one day»

Le texte rappelle à l’Homme qu’il est mortel par différentes images poétiques. La fuite en avant dans la religion est dénoncée avec sévérité :

Texte en anglais Traduction
Baritone solo (and choral interjections)
At this regard the weaklings waxed sore afraid,
and drugged themselves with dreams and golden visions,
and built themselves a house of lies to live in.
Baryton (avec interventions du chœur)
Ainsi, une peur irrésistible monta dans les rangs des faibles, qui se droguèrent de rêves et de visions dorées,
et se construisirent une maison de mensonges pour y vivre.
Then rose a storm with mighty winds and laid it low. Alors une tempête de vents puissants grandit et balaya tout ceci.
And out of the storm the voice of truth resounded in trumpet tones:
«Man, thou art mortal and needs must thou die.»
Et de la tempête, la voix de la vérité résonna avec des accents de trompette :
«Homme, tu es mortel et tu dois mourir.»
Chorus
Our days here are as one day;
for all our days are rounded in a sleep;
they die and ne’er come back again.
Chœur
Nos jours ici ne valent qu’une journée ;
car tous nos jours sont rassemblés dans un somme ;
ils meurent et ne reviennent jamais.

Musicalement, ce qui frappe, c’est l’orchestration luxuriante. Le chœur est traité de façon vaporeuse et répète tranquillement ce que dit le baryton. L’écriture est tonale, colorée de façon un peu jazzy dans l’harmonie. Avant le retour du refrain («our days here are as one day»), l’orchestre fait entendre une suspension inquiétante.

Fin du premier mouvement

2ème mouvement : «Hallelujah»

Le début est saisissant. Les «hallelujah» se mélangent aux «Allah il Allah». Le chœur hurle. C’est la cacophonie des religions qui est ici caricaturée.


Début du deuxième mouvement

Et puis, on retrouve assez vite l’ambiance du premier mouvement et le baryton reprend le rôle du philosophe imprécateur.

Texte en anglais Traduction
Baritone solo
Therefore eat thy bread in gladness
and lift up thy heart and rejoice in thy wine,
and take to thyself some woman whom thou lovest,
and enjoy life.
Baryton
Donc, mange ton pain avec bonheur,
soulève ton cœur et réjouis-toi dans le vin,
et prend-toi une femme que tu aimes
et profite de la vie.
What task so e’er be thine, work with a will,
For thou shalt know none of these things,
when thou comest to thy journey’s end.
Quelle que soit ta tâche, travaille avec volonté,
Sinon tu ne connaîtras rien de tout cela
quand tu arriveras à la fin de ton voyage.
Chorus
For all who are living know that Death is coming,
but at the touch of Death lose knowledge of all things.
Chœur
Car tous ceux qui vivent savent que la mort arrive,
mais, au moment où la mort les touche, ils perdent toute connaissance.

On constatera que la recette du bonheur selon Delius inclut (dans l’ordre) le pain, le vin et les femmes… Je me retrouve évidemment plus lorsqu’il dit «travaille avec volonté». Car, oui, le bonheur ne nous tombe pas tout cuit dans le bec et il faut savoir le provoquer.

La fin du mouvement est d’une belle poésie. Les paroles mystérieuses du chœur se fondent dans un orchestre aux accents merveilleux (cuivres et timbales pianissimo). L’ensemble exprime une grande sérénité.


Fin du deuxième mouvement

3ème mouvement : «My beloved whom I cherish was like a flower»

Pas vraiment le meilleur mouvement du point de vue du texte. Par contre, musicalement parlant, c’est très très beau. Comme dans les mouvements précédents, le baryton a le plus de texte. Ici, les interventions du chœur sont vraiment très réduites.

Concrètement, que dit Delius ? Il parle de sa bien aimée. Il brosse une relation visiblement assez libre. «Among her fragrant blossoms Love had his dwelling and to all who longed, her love she gave.» (Parmi ses fleurs odorantes, l’amour a élu domicile et à tous ceux qui désiraient, son amour elle offrit.) Très soixante-huitard, dirait-on aujourd’hui. Mais à l’époque, ça devait carrément être scandaleux ce genre d’idées. Le texte est une longue métaphore naturelle de l’amour.

Un petit extrait de la fin du mouvement :

Fin du 3ème mouvement

4ème mouvement : «I honour the man who can love life, yet without base fear can die»

Il s’agit là du mouvement le plus important du requiem du point de vue du message délivré par Delius. Je vous mets tout le texte ci-dessous :

Texte en anglais Traduction
Soprane :
I honour the man who can love life,
yet without base fear can die.
He has attained the heights
and won the crown of life.
Soprane :
Je rends hommage à l’homme qui peut aimer la vie,
mais qui peut aussi mourir sans peur.
Il a atteint les hauteurs
et gagné la couronne de la vie.
WI honour the man who dies alone
and makes no lamentation.
His soul has ascended to the mountain top,
that is like a throne which towers
above the great plains that roll
far away into the distance.
Je rends hommage à l’homme qui meurt seul
sans se lamenter.
Son âme a gravi le sommet de la montagne
qui est comme un trône dont les tours
dominent les grandes plaines
qui courent vers le lointain.
The sun goes down and the evening
spreads its hands in blessing
o’er the world, bestowing peace;
And so creeps on the night that whelms
and quenches all; the night that binds
our eyes with cloths of darkness;
binds them in long and dreamless sleep;
Dreamless sleep, thou art death’s twin brother.
Le soleil se couche et le soir
étend ses mains comme pour une bénédiction
au-dessus du monde, accordant la paix ;
Et ainsi s’insinue la nuit qui maîtrise
et apaise tout, la nuit qui lie
nos yeux avec des chiffons de ténèbres;
les lie dans un long sommeil sans rêves;
Sommeil sans rêve, tu es le frère jumeau de la mort.
And the passing spirit sings – but this only:
« Farewell, I loved ye all! »
And the voices of nature answer him:
Et l’esprit trépassant chante une unique mélodie :
«Adieu, je vous ai tous aimé!»
Et les voix de la nature lui répondent :
Chorus
« Thou art our brother! »
Chœur
«Tu es notre frère !»
Soprano solo
And so the star of his life sinks down
in the darkness whence it had risen.
Soprane :
Et ainsi l’étoile de sa vie retourne aux ténèbres dans elle est issue.

Bien sûr, je désapprouve la référence à l’«âme». Le terme «conscience» est moins poétique mais plus exact. Tout le début appelle au courage face à la mort. Sans doute plus facile à dire … qu’à vivre.

On notera le coucher de soleil final. Chaque jour a sa nuit, chaque vie a sa mort. Le parallèle est simple. La constatation «Sommeil sans rêve, tu es le frère jumeau de la mort» n’est pas franchement rassurante et pourrait laisser penser que la mort serait un état à durée finie (comme le sommeil). Par contre, l’accueil par la Nature de l’esprit du mort a quelque chose de réconfortant (même si c’est plus du domaine poétique que physique).

Delius trouve les mots justes dans ses derniers vers : «Et ainsi l’étoile de sa vie retourne aux ténèbres dans elle est issue.»

Musicalement, c’est sublime de bout en bout. La ligne de la soprane est très souple. La mélodie épouse littéralement le texte. Je vous mets ci-dessous la fin du mouvement :


Fin du 4ème mouvement

5ème mouvement : «The snow lingers yet on the mountains»

Ode au printemps, compris comme éternel recommencement de toutes choses. Le sous-entendu est simple : l’Homme est partie intégrante d’un cycle naturel qui le dépasse. Le printemps fait des fruits. Quand les fruits sont murs, ils sont cueillis. Delius en conclut simplement : «La maturité fait venir la mort.» Autrement dit, tout ce qui vieillit meurt.

Et Delius, par une musique d’une sensualité incroyable, console celui qui va mourir : «Éternel recommencement ; tout sur Terre reviendra encore et encore.»

Texte en anglais Traduction
Baritone and Soprano soli, Chorus
Eternal renewing; everything on earth
will return again.
Everything on earth will return again,
ever return again.
Springtime, Summer, Autumn and Winter:
And then comes Springtime –
and then new Springtime.
Baryton, soprane et chœur :
Éternel recommencement ; tout sur Terre reviendra encore et encore.
Tout sur Terre reviendra encore et encore,
et ce infiniment.
Printemps, Été, Automne et Hiver :
Et ensuite vient le Printemps –
et encore un nouveau printemps.

Et la musique qui va avec :

Extrait du 5ème mouvement

On le voit, le requiem de Delius a de nombreux mérites. Il offre une lecture non religieuse de la mort, place l’Homme dans un cycle naturel et l’invite à bien remplir sa vie. Sans parler de la musique, véritable bonheur sonore2.

Mais, il y a des choses qui me manquent terriblement. Delius ne place l’Homme ni dans la société, ni dans l’Histoire. Il passe donc à côté du principal ! Son hédonisme naïf empêche tout mouvement vers l’avant. Là où il dit «il faut mourir avec courage», je dis «il faut vivre dans l’action, il faut pousser le monde vers l’avenir». Sinon, on tourne en rond.

Notes:
1. Si ça ne plaît pas à ces messieurs de la SACEM que je cite aussi largement un disque, qu’ils soient bien assurés de mon plus parfait mépris et que je leur chie cordialement dans les bottes.
2. D’ailleurs, si mes extraits vous ont plu, n’hésitez pas à vous procurer toute l’œuvre. Par exemple ici.

Une réflexion au sujet de « À l’origine, il y a avait le requiem de Delius »

  1. Étonnant. Savez vous qu’une récente étude américaine en arrive aux mêmes conclusions que vous : en effet, il a été démontré scientifiquement que le bonheur ne nous tombe pas tout cuit dans le bec. Et moi et ma femme qui attendions sur a terrasse la bouche ouverte… Encore du temps de perdu

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